L'édition 2002 de Paris-Roubaix reste dans les mémoires, et pas que pour sa météo épouvantable. C'était la centième édition du Monument et ce fut l'une des plus usantes, marqué par les derniers rugissements du lion des Flandres,Johan Museeuw, et par une chevauchée qui transforma la carrière de son successeur, Tom Boonen.
Au départ, au moment de citer les favoris, ce sont les noms de Museeuw, Andrea Tafi, Peter Van Petegem et de l'homme en forme George Hincapie qui circulaient.
Le départ de Compiègne fut donné pour les 190 concurrents sous un soleil chaleureux. Mais cela ne dura guère. Ils ne furent que 41 à voir le vélodrome de Roubaix dans les délais, quelques 7 heures plus tard, épuisés et crasseux.
8 d'entre eux nous racontent cette course :
Johan Museeuw: J'étais déçu après le Ronde (nota : il y avait fini 2ème, battu par Tafi qui avait profité dans le final du marquage entre Museeuw et Hincapie). C'est tellement important de gagner une grande course chaque année. Faire 2 ou 3, ça ne compte pas. Mais Roubaix, c'était une nouvelle chance pour moi.
George Hincapie: Chaque fois que j'ai couru à Roubaix, j'étais un peu nerveux. Parce que c'est une grande course, avec tellement d'histoire et tellement de personnes qui regardent. Le genre de truc qui me fiche la chair de poule ("butterfly in the stomach", comme ils disent ça bien les ricains).Mais j'étais quand même plutôt confiant. J'avais deux semaines de courses solides dans les jambes avant ça (nota : 4ème du Ronde, 3ème à La Panne et à Gand-Wevelgem). Nous regardions sans cesse les prévisions météo, et nous savions qu'il y avait de fortes chances pour que l'on ai un Roubaix boueux et humide. Je n'aimais pas courir dans ces conditions, mais je dois dire que j'étais mieux que la plupart. Pas mal de mecs se lèvent le matin, regardent la météo, et mentalement, ils sont morts. Du coup, on n'a plus qu'à se battre contre la moitié du peloton.
Max Sciandri: Franco Ballerini était là au départ. Il avait pris sa retraite l'année d'avant. Je me rappelle qu'il parlait d'à quel point les routes étaient glissantes. Je me rappelle qu'il a dit "wha, vous n'allez même pas pouvoir tenir sur le vélo sur ces pavés". Et c'était un gars qui avait gagné deux fois ici qui disait ça.
Lars Michaelsen: J'allais me marier le 27 avril. Et du coup mes potes et mon petit frère cherchaient le moyen d'organiser mon enterrement de vie de garçon. Ils se sont dit, mais pourquoi ne pas le faire sur Paris-Roubaix?
Et donc, ils sont venus à six suivre la course, avec une accréditation dans leur véhicule. Ils ont suivi la journée complète. Ils étaient aussi un peu en mission.
A l'issue de la première heure de course, un important groupe de 33 coureurs se dégagea du peloton. Parmi eux, les équipiers de Museeuw Max Van Heeswijk et Enrico Cassani, le capitaine de route de la Cofidis Nico Mattan, Jacky Durand, le jeune Thomas Voeckler, les équipiers de la Lotto et de la Mapei Hans De Clercq et Robbie Hunter. Et un jeune coureur de l'US Postal, professionnel depuis 4 mois. Son nom? Tom Boonen.
Tom Boonen: J'avais fait la course plusieurs fois en tant qu'amateur. Et je savais qu'avec ce vent au départ, il était possible qu'une échappée aille au bout. Je suis donc resté attentif et me suis retrouvé dans le groupe de tête.
Robbie Hunter: Le vent de face offrait des possibilités. Bien entendu, ce n'est jamais agréable de courir avec un tel vent, mais on peut facilement se cacher et s'abriter. C'était une situation intéressante. Vent de dos, c'est chacun pour soi. Le coureur qui a le plus de watts, style Cancellara, est quasiment certain de gagner.
Hincapie: Dans les 100 premiers km, l'idée était de tout faire pour économiser de l'énergie et essayer de rester avec ses équipiers. Mais en même temps, il y a ce coup à 30 mecs qui est parti.
Boonen était dedans.Personne ne savait qui il était, du coup il n'a probablement pas eu beaucoup de travail à faire car il n'avait qu'à dire qu'il n'était là que pour me couvrir. Il n'avait pas non plus beaucoup d'effort à faire pour se placer, c'était un bon plan pour lui.
Ensuite on approche des premiers pavés, à Troisvilles. Le stress commence à monter. Toutes les équipes essayent de placer leurs coureurs dans les 10 premiers, d'autant plus que c'était annoncé très boueux. On savait qu'il y aurait des chutes et des accidents dans ce premier secteur. Si on entre en cinquantième position, il y a de grandes chances que l'on ne revoit jamais la tête de course.
Sciandri: Troisvilles était le seul secteur qui m'inquiétait vraiment. Les pires chutes ont lieu là, on se bat pour se placer, on remonte et on redescend les files de coureurs à 60 à l'heure.
Michaelsen: Ca se joue aussi au mental, ce n'est pas possible d'être un gars gentil dans ce type de courses. Si tu arrives à entrer dans un secteur dans les 5 premiers, c'est évident que tu as un avantage. Parfois c'est comme de la formule 1, tu dois être celui qui freine le dernier et qui n'a pas de scrupules à pousser les autres.
Hans De Clercq: Tout allait bien jusqu'à ce qu'il commence à pleuvoir. Ca a commencé après deux heures de route environ, juste avant les premiers pavés.
Sciandri: J'étais à l'avant dans Troisvilles, et j'ai du freiner à cause d'un petit carambolage. Ma roue avant a commencé à déraper. Je ne suis pas tombé : Mon guidon était vers la gauche, avec la roue arrière parallèle, et je me suis retrouvé à glisser comme ça. Je me suis dit, "ok, ça va être un truc spécial".
De Clercq: Le problème était que nous courrions avec des pneus tout neufs, de chez Michelin. On les avait testé le jeudi, quand c'était complètement sec. Ils étaient parfait, on volait sur les pavés. Du coup on les avait monté sur toutes nos roues.
Le premier secteur a été compliqué. Dès que l'on arrivait sur la boue, c'était impossible, le pneu n'accrochait pas. Le second secteur s'est mieux passé. Mais au troisième, ma roue arrière se baladait à nouveau de droite à gauche.
Hunter: On roulait sur ces pneus Michelin aussi. C'était vraiment de la merde.
Tout le monde avait déjà roulé sur des secteurs pavés un peu humides,mais ce n'est rien comparé à courir un Paris-Roubaix complet avec des pavés trempés, couverts de boues et de l'huile que les véhicules avaient laissé. Il faut le vivre pour savoir ce que ça fait.
Boonen: Les pavés boueux, c'est quelque chose à part. C'est comme si le pavé était recouvert de savon. J'ai toujours couru beaucoup de cyclo-cross dans la boue l'hiver en Belgique, j'étais un peu habitué. Ne pas avoir peur rend la chose plus facile.
Dans ces secteurs sous la pluie, tout dépend de votre habileté, mais aussi de celle des 50 types autour de vous. C'est la partie la plus dangereuse.
Hunter: Qu'est ce qui me passait par la tête? Ne pas tomber. Essayer de ne pas appuyer trop fort sur les freins. Essayer de ne pas faire d'écart. Parce que dès qu'on en fait un, la roue dérapait directement. Et laisser un peu plus d'espace avec le coureur devant moi : si il tombe, j'espérais juste que ce soit dans le fossé.
Hincapie: Même si il y avait beaucoup de stress tout autour, je me sentais bien sur les pavés. Je me rappelle que Floyd (Landis) et Tony Cruz m'accompagnaient à l'avant du paquet
Mais si tu ne bois et ne mange pas assez dans les 150 premiers km, particulièrement sur cette course et dans ces conditions, tu le paie à la fin. Et c'est ce qui m'est arrivé
Michaelsen: Je jouais la course d'attente, jusqu'à Arenberg. Après, ce serait une élimination par l'arrière.
Hayman: Sprinter vers Arenberg sous la pluie est l'une des choses les plus terrifiantes que vous puissiez faire. J'ai vu des gars allongés là avec des jambes cassées… On ne glisse pas souvent sur ces pavés, mais ça peut arriver.Et quand vous tapez, vous tapez fort.
Il faut être préparé à tomber sur Paris-Roubaix humide. Peut-être pas une fois, pas deux, mais un paquet de fois. C'est super dangereux, une glissade arrive vite.
Museeuw: Il faut entrer dans Arenberg dans les 10 premiers. Mais il y a encore un long chemin après jusque Roubaix, il ne faut pas tout donner à cet endroit. C'est le secteur le plus dur, mais pas le plus important. Le principal, c'est de sortir d'Arenberg, sans crevaison ni chute, et après compter combien il en reste.
Hincapie: On est sorti d'Arenberg à 10, tout au plus. On était parti.
De Clercq: Il n'y a pas beaucoup de classiques où la course est lancée à 100 km de l'arrivée. Les coureurs attendent et attendant, jusqu'à la dernière montée ou le dernier secteur pavé. Mais si tu es un vrai flandrien et que tu aimes ces courses, c'est ce que tu veux : une vraie bataille avec 3 heures de course derrière.
Hunter: Ce jour là, on pouvait être dans une situation parfaite à l'avant d'un groupe, et puis boum, tout pouvait basculer.
J'ai eu 3 crevaisons et je suis tombé deux fois. Peter Van Petegem est tombé devant moi et j'ai lâché le petit groupe qui est allé au bout. Je me souviens lui avoir quasiment roulé dessus. C'était une déception
Michaelsen: En 1998, deux secteurs après Arenberg, In 1998, j'ai cassé ma potence. Je me suis retrouvé avec le guidon dans les mains, à essayer de me pencher en arrière et à freiner en appuyant sur les pédales. Je voyais les spectateurs sur le bord de la route... 'Une femme, un enfant,celui-là est vieux, non... J'ai finalement vu un homme grand, costaud, je me suis jeté vers lui... Et il m'a attrapé! J'ai ainsi évité la chute.
C'est ça aussi le charme de Paris-Roubaix. Très peu l'ont expérimenté. Mais si vous prenez chaque coureur qui a pris le départ, après 7 heures, ils ont tous une histoire à raconter.