Jeudi 8 août – 6ème étape : La trans-Ardennes
Les bords de Sambre, à Charleroi, en mode mad-Max !
Je repars en direction de Namur, bien reposé. La crème solaire a fait son effet, les brûlures sont parties

Les gourdes pleines, les compteurs remis à zéro après la journée plus tranquille d'hier et la bonne nuit que je viens de passer, au chaud. Mon objectif de la veille était d'atteindre Namur, mais je n'ai pas trop borner, si bien que je vais devoir compenser aujourd'hui en allant aussi loin que possible, jusqu'à Sedan au mieux, Charleville-Mézières au minimum
Mais cet objectif sera difficile à atteindre car je m'attends à avoir un vent de face dès que je prendrais la direction du sud, à Namur, pour longer la Meuse

Pourquoi vouloir faire autant de bornes alors que je suis censé être en mode glandouille, satisfait de mon Paris-Roubaix ? Parce que je veux me prouver que je suis capable de tenir la cadence de la transcontinental Race, dont j'ai été refoulé quelques mois plus tôt, ce qui m'a mis mon orgueil à rude épreuve
Les premiers kilomètres sont tranquilles le long de la Sambre, mais il fait sombre, et les prévisions de semaine pluvieuse semblent s'avérer exactes. Jusque là j'ai été épargné mais voilà qu'une première averse pointe le bout de son nez. D'habitude, la pluie ne me dérange pas tant que cela : on perd un peu en visibilité, il faut rester concentré sur son pilotage mais quand on rentre chez soi, une douche, un lavage de la tenue et du vélo et le tour est joué. Mais là, je ne peux pas me permettre de prendre l'eau car mes vêtements doivent durer plusieurs jours et je dois protéger mon sac rempli de fringue et d'électroniques (éclairages que j'ai rechargé hier, téléphone) et surtout, mon calepin magique doit rester sec
Sur les ravels, pas facile de s'abriter. Il n'y a guère que les ponts qui font l'affaire, mais ils ne sont pas nombreux. J'en trouve un, et en profite pour bâcher mon sac. Puis voilà la grosse averse. Je dois partager mon abri avec une nuée de pigeons, je ne sais pas si j'ai vraiment gagné au change

Soudain, un groupe de cyclotouristes arrivent, et s'arrête dans ce refuge on nous sommes maintenant une dizaine. Alors que je me restaure pour optimiser mes pauses, la conversation est lancée :
"vous faites combien de bornes aujourd'hui ?"
on me répond "Septante, septante-cinq"

"Ah, ça doit faire beaucoup"
"Et toi tu pars loin avec ton sac ?
"Oui, je compte en faire nonante douze"
Je repars, et atteint Namur vers 11h. Les voyants sont aux verts, et je prends un café pour remplir mes gourdes. Ils annoncent grand soleil toute la journée, ce qui n'est pas pour me déplaire, mais je devrais être vigilant pour ne pas prendre un coup de chaud comme hier

Je sors de Namur en longeant la Meuse donc, rive gauche, qui m'accompagnera jusqu'aux confins de la Lorraine. En passant, je vois un panneau "Huy", et me rappelle de ma journée où j'avais grimpé la citadelle puis m'être fait explosé les jambes et les godasses dans le célèbre mur
Citadelle de Namur
Mais aujourd'hui, le problème ne sera pas la pente, c'est le vent. Et il souffle fort ! Le ravel qui remonte la Meuse est bien plus beau et touristique que les bords de Sambre, plus gris, plus industriels (le temps a dû jouer aussi dans cette impression). Me voilà au vert, admirant les falaises et les citadelles qui me surplombent
Le ravel est de meilleure qualité aussi, avec beaucoup de belges et de néerlandais comme moi, remonte ou descende le fleuve, avec le paquetage (sur plusieurs jours) ou en louant un vélo/se garant à proximité, pour la journée

J'y ai vu très peu de cyclistes s'entraînant pour la compétition, mais nous sommes en pleine journée, l'ambiance est plutôt glandouille que sportive. Je ne m'arrête quasiment pas sur cette portion, et je me mets dans la position la plus aéro que possible : le vent m'oblige à être efficace, et sans voiture, il y a moins de danger. Je n'hésites pas à me mettre en position CLM, les avant bras sur le guidons, comme si j'avais des prolongateurs. J'ai bien travaillé cette position à l'entraînement, le gain aéro est non négligeable et me permet, en étant le buste quasiment à l'horizontale, de répartir le poids de mon sac sur tout mon dos, plutôt que sur les lombaires comme à l'accoutumée

Mais cette position oblige une forte vigilance, car je n'ai pas les mains sur les freins bien que la qualité de la route, et l'absence de trafic me le permet
Je prends une pause dans une friterie proche de la frontière française, il est environ 13h, je n'avance pas vite. Mais j'avance. Cela me permet de recharger les batteries, puis je vais grimper dans la forêt pour passer Agirmont et retomber sur Givet, en France. Arrivé en France, je m'arrête à un bar en espérant profiter du réseau pour prévenir mes proches de mon avancée
Le tenant du bar est un grand sportif : triathton, marathon, trail

On part sur une longue conversation, d'autant qu'il a une grande expérience de ces efforts. Il me demande combien de bornes je fais par jours et me réponds d'un "pas mal". J'ai trouvé à qui parlé

Originaire du Var, il me raconte comment, avec son fils (ou son neveu), il a escaladé/couru jusqu'au sommet du mont Faron. En arrivant en haut, les gens sortant du funiculaire leur ont demandés par où ils étaient passés. Un fada, assurément

Il me conseille également sur la route pour la suite. Mais comme la pointe du département des Ardennes, et Givet, plus particulièrement, est encerclée par la Belgique, je n'ai pas encore de réseau français. Je vais devoir patienter un peu pour donner de mes nouvelles
Bord de Meuse, vers Dinant. Regardez-moi cette autoroute pour vélos
Je repars, et doit passer par Chooz. Comme je suis obsédé par le fait de suivre le fleuve jusqu'à sa source, je me retrouve tout au bout de Chooz, et là c'est une impasse

Me voilà devant la centrale nucléaire, sans possibilité de longer le mur d'enceinte pour retrouver la Meuse un peu plus loin. Et comme je n'ai pas l'abnégation d'un militant de Greenpeace, je me résouds à faire demi-tour, 10kms de rab'
Je me rends compte que le département des Ardennes a lui aussi mis le paquet, puisqu'il y a des "maisons des randonneurs" où l'on trouve des robinets, des paquets de chips, de quoi faire des réparations de fortunes, des cartes si on est perdu, des vélos à louer pour les novices, bref, le paradis

J'arrive in extremis à Revin, il est 19h30, le bar va fermer, mais on m'accorde une boisson et le remplissage de gourdes avant la nuit

Point essentiel pour la récupération, il me faut mes 2l d'eau pour passer la nuit et faire ma toilette ! Je trouve ensuite un camion qui fait des sandwichs, en prends un, et vais le manger sur le ravel, peu avant Charleville, quand la nuit tombe (optimisation des éclairages !)
Là, je me rends compte que j'ai fait une grosse journée, avec le vent de face, et que je vais avoir des difficultés à rallier Sedan, à 50kms. Je préfère en rester là

Je prends aussi conscience que je suis à des années-lumières de faire ce que font les participants de la transcontinentale race, 100kms par jours précisément. Et sans compter la dénivelée. Mais mieux vaut y aller à son rythme si on veut aller loin
