Salut Gato,
Alors comme ça tu rouvres le débat des années 80 : Soukhoroutchenkov aurait-il battu Hinault sur le Tour s’il avait pu le disputer à cette époque ?
Désolé de me fendre d’un pavé qui va saouler les p’tits jeunes sur le sujet mais c’est une thématique sur laquelle mon âge me donne un vécu relativement privilégié…
Pour avoir suivi de très près le cyclisme de cette époque (et en particulier le Tour de l’Avenir depuis sa création) je pense que c’est le même type de débat que ceux qu’on ouvre régulièrement sur le site à propos de la moindre performance de haut niveau d’un jeune coureur : « X… peut-il gagner le Tour de France ? ». Tout simplement parce qu’à cette époque il y avait la même différence de niveau entre les catégories amateurs et professionnels que celle qu’il y a aujourd’hui entre les juniors et les pros. Dire que Soukho aurait pu battre Hinault sur les Tours 78/80 sous prétexte qu’il dominait d’une classe supérieure tous les amateurs de son époque c’est comme penser qu’Evenepoel aurait pu gagner le Tour cette année (s’il n’avait pas chuté en Lombardie l’an dernier) au vue de sa domination lors de sa dernière saison chez les juniors. Et je ne fais pas ce rapprochement par hasard : c’est juste parce que gagner un GT chez les pros nécessite (sauf concours de circonstances exceptionnel) un minimum d’expérience et de pratique des courses par étapes de ce niveau.
Le Tour de l’Avenir a longtemps sacré de grands coureurs de GT qui ont toujours joués ensuite des rôles de premier plan sur le Tour (certains ont même réussi à le gagner par la suite)… Mais jamais (à part Gimondi… dans des circonstances particulières) ils ne l’ont fait dès leur passage à l’échelon supérieur ! Au contraire l’expérience a montré que les coureurs qui dominaient (même sans partage) la catégorie amateurs à cette époque, même s’ils parvenaient ensuite à justifier les espoirs qu’on mettait en eux (et c’était loin d’être toujours le cas) n’étaient vraiment pas en mesure de jouer un rôle majeur sur les GT lors de leur passage en pro… Chaque fois on s’enflammait leur prédisant un avenir glorieux (cf. B.Guyot !) avant de devoir constater qu’ils manifestaient tous de nombreuses lacunes sur le plan stratégique ou dans la régularité du niveau de performances qui étaient rédhibitoires pour triompher d’entré dans un GT !
Donc, à mon avis, si Soukho (que j’ai vu courir sur ces Tours de l’Avenir) avait pu être confronté à Hinault sur les Tours de France 78/80 il n’aurait eu aucune chance de l’emporter, même pas de finir sur le podium ! De toute manière, un peu à l’image d’Evenepoel, il était tellement habitué à dominer ses adversaires au niveau amateur dans les confrontations majeures, qu’il ne connaissait qu’une tactique : appuyer le plus fort possible sur ses pédales et lâcher tout le monde (sans compter qu’il bénéficiait à ses côtés d’une équipe de locomotives comparable à celles des plus grosses écuries professionnelles néerlandaises de l’époque !). Mais dès qu’il était confronté à des courses stratégiques il devenait tout à fait prenable. Cf. ses défaites contre Flores en 80 (qui était pourtant très loin d’avoir le potentiel qu’a pu avoir chez les amateurs un Herrera ensuite... qui n'a pourtant jamais été en mesure de gagner le Tour!) ou Simon en 81 (très loin du niveau qu’il a atteint en 83). Donc pour moi sur ces 3 éditions il aurait juste pu espérer, au mieux, faire un top 10 !
Mais de toute manière le manque d’expérience des courses professionnelles des Soviétiques de l’époque, si dominateur chez les amateurs, aurait été un handicap absolument rédhibitoire pour briller. On l’a d’ailleurs bien vu lors de la création de l’équipe Alfa Lum en 89 qui regroupait pourtant tous les meilleurs amateurs soviétiques des années précédentes (le premier Russe, Poulnikov, fait 11ème au Giro, et Ivanov 6ème à la Vuelta cette année-là ; Poulnikov 4ème et Ugrumov 8ème au Giro 90 ; Ivanov 8ème à la Vuelta 90 !).
Bref : tout ça pour dire que le débat n’a même pas lieu d’être (un peu comme le sondage du meilleur coureur de l’année 2021 !). Soukho a été un immense champion amateur qui a largement dominé cette catégorie à la fin des années 70 et, s’il avait pu passer professionnel à cette époque, il aurait probablement pu devenir, au début des années 80, un protagoniste majeur sur les GT… mais ce genre de supputations étaient totalement inenvisageable à l’époque. Les coureurs de l'Est ont dû attendre les années 90 pour pouvoir se mesurer aux professionnels !
