Tour des Flandres 2017
La perpétuation d'un mythe
[instagram]Le cyclisme est un sport mythologique, où les lieux décident parfois de leurs champions. Le Tour des Flandres, qui n’a pas attendu l’appellation officielle « Monument » pour en être un aux yeux des connaisseurs, ne fait pas exception. Le Mur de Grammont, Kapelmuur pour les Flamands, est au Tour des Flandres ce que la tranchée d’Arenberg est à Paris-Roubaix ou le Mont Ventoux au Tour de France. Etre un héros dans la mythologie du vélo, c’est aussi avoir un comportement mémorable, parfois homérique afin de rester dans la légende. C’est précisément ce qu’a fait le vainqueur avec panache de ce Tour des Flandres 2017.
Au départ, deux grands favoris attiraient pourtant les regards : Peter Sagan, vainqueur en 2016, double champion du monde en titre. Avec ce maillot arc-en-ciel qu’il porte sans interruption depuis octobre 2015 (sic !), on dirait le Roi Soleil au milieu de sa cour. Ses facéties et sa décontraction ne doivent pas faire oublier qu’il a réussi un bon début de saison : vainqueur de Kuurne-Bruxelles-Kuurne, victoire d’étape à Tirreno-Adriatico, de nombreuses places d’honneur. Il a aussi connu quelques désillusions, et notamment face à l’autre grandissime favori Greg Van Avermaet, qui s’est joué de lui comme d’un cadet à l’arrivée du Het Nieuwsblaad, avant d’enchaîner les victoires au GP E3 et à Gand-Wevelgem. Parce que tout héros connaît un jour le déclin, Tom Boonen est encore là pour son dernier Tour des Flandres, une semaine avant son dernier Paris-Roubaix. L’idole du peuple flamand connaît cette course par cœur, lui qui l’a gagnée trois fois. Une autre idole belge, coéquipier de « Tommeke », est aussi en grande forme : Philippe Gilbert, qui vient de remporter les trois jours de la Panne.
Deux palmarès longs comme le bras qui s’associent sur une course de légende, les promesses sont telles qu’elles peuvent parfois décevoir. Pas cette fois-ci.
Les lieux décident parfois de leur champions, donc. C’est à 95 kilomètres de l’arrivée sur le Mur de Grammont, qu’une vingtaine de coureurs se sont portés à l’avant. Derrière la traditionnelle échappée matinale, c’est Boonen la légende qui donna l’impulsion et déclencha la course. Rien de surprenant à voir Boonen monter en tête l’Olympe du Tour des Flandres, ces pavés disjoints qui rejoignent la petite chapelle. Divin tremplin pour qui souhaite s’élever. Plus surprenant en revanche, fut de constater les absences de Sagan et Van Avermaet. Les Goliath de 2017 étaient mal placés au pied de cette difficulté historique, piégés, comme si leur aura naissante était trop jeune pour connaître ce lieu stratégique. On en doute évidemment, mais les mythes s’accompagnent parfois d’erreurs. Celle-ci leur coûta rapidement une minute…
Le mythe du Tour des Flandres aurait pu se contenter de ça. Deux immenses champions qui piègent leurs adversaires directs, dominent la course et s’associent intelligemment pour que l’un deux gagne. Mais il aurait manqué l’échappée solitaire, l’épopée. Il aurait manqué le risque, le romantisme. Nous n’aurions pas été impressionnés par la puissance de Gilbert sur les pavés du Vieux Quaremont. Nous n’aurions pas douté, en voyant qu’il restait 55 kilomètres à parcourir, seul. Nous n’aurions pas vu un homme vêtu des couleurs de la Belgique, porté par tout un peuple le long de ce fleuve plus ou moins agité, ce Styx qui choisit de vous engloutir ou qui tolère que vous le chevauchiez.
Il faut aussi des rebondissements dans une épopée. Après avoir compté jusqu’à 1 min 15 secondes d’avance, Gilbert dut puiser dans ses réserves pour maintenir une cinquantaine de secondes. Sagan revenu aux affaires était passé à l’attaque dans le dernier passage du Vieux Quaremont. Seuls Oliver Naesen, star en devenir des classiques belges, et Greg Van Avermaet avaient pu suivre. Mais les lieux décident parfois de leur champion… Le champion du monde Sagan, patron du peloton, l’acrobate qui ne tombe jamais et qui en 2016, « sautait » par-dessus Cancellara tombé sur les pavés de Paris-Roubaix, chuta. Seul. En roulant trop près des barrières, des spectateurs, il entraîna dans sa chute les deux coureurs qui l’accompagnaient. Van Avermaet repartit, et l’on pensa alors que le temps perdu dans la chute avait scellé définitivement la victoire du héros solitaire.
Mais si les lieux décident parfois de leur champion, les Dieux peuvent hésiter. Ceux du Tour des Flandres ont dû hésiter… Cette terre de Flandre où tout s’arrête un dimanche par an a pour habitude de sacrer des Belges, certes, mais surtout des Flamands. Elle a idolâtré Johan Museeuw, le Lion des Flandres, elle a adoubé Tom Boonen (6 victoires à eux deux), elle a applaudi les victoires de Stijn Devolder et Nick Nuyens, et tout ceci depuis une vingtaine d’années. Elle entretient ainsi la fierté d’être flamand autant que celle d’être un Flahute : ces cyclistes que rien n’effraie et qui voient les pavés secouer les vélos avec un léger sourire en coin. Ces coureurs qui jouent avec le vent plus qu’ils ne le subissent.
Philippe Gilbert, lui, est Wallon. Les dieux du Tour des Flandres ont dû hésiter… Sur les dix derniers kilomètres parcourus avec le vent de trois quart face, on a pu se demander si le champion de Belgique allait tenir, les secondes s’égrenant au profit de ses poursuivants. La mythologie réserve des moments de tension extrême : s’est-il vu trop beau, Philippe Gilbert, en s’imaginant passer la ligne en vainqueur avant même de l’apercevoir ? S’est-il admiré, en pensée, tel Narcisse qui vit son reflet dans l’eau ? N’a-t-il pas senti le souffle de Greg Van Avermaet, l’épouvantail de ce printemps ? Car enfin, il a bien changé, l’ancien besogneux abonné aux places d’honneur ! Sa victoire d’étape sur le Tour de France en 2015 (devant… Sagan !) fut un déclic qui l’amena en quelques mois au titre olympique et à la victoire en patron sur Gand-Wevelgem. Les dieux du Tour des Flandres ont forcément hésité. En flanquant le champion olympique du valeureux Dylan Van Baarle et de Niki Terpstra, un autre équipier de Gilbert revenu d’on ne sait où, ils permirent à Van Avermaet de revenir à 30 secondes du héros solitaire. Le Tour des Flandres a dû hésiter mais qui s’en souviendra ? Un Wallon vainqueur tous les 30 ans est un rythme auquel on peut consentir, même en Flandre. En 1987, Claudy Criquelion, autre chasseur de classiques émérite, s’imposait. Philippe Gilbert, admirateur du bonhomme, lui succède donc trente ans plus tard, avec la manière. En champion qu’il est. Si Greg Van Avermaet fait un magnifique deuxième, digne et opiniâtre, sprintant avec succès pour la deuxième place, qui s’en souviendra ?
De quoi se souviendra-t-on ? Tout juste aura-t-on un pincement au cœur pour Tom Boonen, qui méritait mieux qu’un double saut de chaîne au pied du Taaienberg, pour sa dernière apparition lors de la course qui fut la première grande classique qu’il remporta, douze ans plus tôt. On ne se souviendra pas vraiment de la chute de Sagan dans le Vieux Quaremont, ni de celle inexplicable du valeureux Sep Vanmarcke, éliminé prématurément de la course. On se souviendra d’un champion, vainqueur parce que l’audace et le courage l’ont fait quitter la chaleur du peloton, parce que la légende porte aux nues ceux qui déjouent les attentes, ceux qui risquent de tout perdre pour gagner. Les Icares de la bicyclette qui parfois déploient leurs ailes sans les brûler.
C’est de cela que la légende du cyclisme se nourrit. Elle se délecte de ces moments et de ces images. Elle se rappellera qu’au Tour des Flandres 2017, un Wallon, après 55 kilomètres d’échappée solitaire et maillot de champion de Belgique sur le dos, a franchi la ligne en vainqueur à pied, portant à bout de bras son vélo vers les cieux de son sport. Mythique.
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