Après l'hommage de Rodrigo, celui de Bram Vandecapelle, journaliste au Het Nieuwsblad, que je trouve un très beau témoignage, dont je retranscris ci-après quelques extraits, traduits du néerlandais.
J'en ai encore les larmes aux yeux en le relisant avant de le poster.
" La tarte au fromage avait déjà été mangée. Tu ne répondais pas à mes messages. Harm Vanhoucke et Steff Cras attendaient déjà depuis 20 minutes. Je devenais nerveux. Harm et Steff pas. Ils te connaissaient déjà depuis des années, moi pas. Ils savaient que Bjorg Lambrecht arrivait toujours en retard : «
Il ne peut rien y faire. C’est comme ça. » Encore dix minutes à attendre et tu es arrivé : «
Ben oui, je me suis complètement trompé de route. Je ne savais pas que Gand était si grand. Mais bon, comment on dit déjà ? Les vedettes se font toujours un peu attendre, hein ? Mais c’est bien que la tarte ait déjà été mangée. Bon pour la ligne. »
Des trois à la table, tu étais en effet la vedette. C’était fin août 2017. Vous étiez espoirs et aviez couru ensemble le Tour de l’Avenir. Tu avais de nouveau terminé deuxième. «
Toujours derrière ce p… d’Egan Bernal. C’est à se …. (sic). On m’appelle déjà Poulidorke. Et dire que je me suis parfois fait battre de façon idiote. M… alors ! »
Si tu avais su alors que ce p… de Colombien gagnerait le Tour deux ans plus tard et serait une vraie star du cyclisme. Toi aussi tu deviendrais deux ans après une étoile, hélas brillant au firmament du ciel. Brillant, tu l’étais aussi à ta façon quand tu parlais. L’espièglerie même, un pince-sans-rire. A ma question de savoir si tu aurais voulu être Colombien et vivre à haute altitude, tu avais répondu : « J
’aime pas tellement les bananes. » Puis, avant que j’aie le temps de trouver ta réponse inappropriée, tu avais continué : «
Je pense que la vie d’un grimpeur Européen est plus agréable. Combien de fois penses-tu que Bernal voit ses parents ? Laisse-moi vivre à l’ombre du clocher de Knesselare (son village). »
Tu avais raison. Tu n’étais pas encore professionnel et tu pensais encore aux choses vraiment importantes dans la vie. Tes jeans, par exemple. Tu ne trouvais jamais, comme jeune homme de 19 ans, ta taille dans les magasins. «
Tu sais ce qui est l’enfer ? Les soldes. La plus petite taille adulte est trop grande. La plus grande taille « enfants » est trop petite. Que veux-tu ? Je suis petit, n’ai que deux kilos de graisse et ai en plus hérité des hanches étroites de ma mère. Mais je suis fier de mon corps : les veines apparentes sur mes mollets, les côtes bien visibles qu’on peut compter… C’est pour ça que je travaille dur comme coureur. »
Je t’avais encore interviewé une fois. C’était le lundi 16 avril 2018, deux jours avant ton baptême du feu à la Flèche Wallonne. L’interview à Maastricht avait trait à ta rapide intégration chez les professionnels. J’étais là trop tôt, ton porte-parole Arne Houtekier était à l’heure, toi évidemment en retard. Arne a fait la grimace quand il t’a vu déambuler dans le lobby de l’hôtel avec ton T-shirt mis à l’envers. Typiquement Bjorg.
En préparant l’interview, j’avais téléphoné à ton directeur sportif Mario Aerts. «
Bjorg ? Un talent, mais si distrait, comme je n’en ai jamais vu. » Aucun coureur ne faisait sa valise aussi négligemment que toi. Aucun coureur ne perdait aussi vite son gsm dans une chambre d’hôtel de quelques mètres carrés que toi. Aucun coureur ne transformait aussi rapidement le bus d’équipe en étable que toi. Heureusement le chauffeur du bus Mario Meeuwssen était chauve depuis un bon bout de temps, sinon tu lui aurais occasionné pas mal de cheveux gris.
Quelques mois plus tard tu aurais du devenir champion du Monde espoirs. Tu dominais les autres de la tête et des épaules en montée. Tu as terminé deuxième, tu étais déçu, mais qui pouvait encore douter de tes capacités après les classiques ardennaises de cette année ? Sixième de l’Amstel et quatrième au Mur de Huy. Remarquables résultats, tout aussi remarquables citations de ta part : «
J’ai sprinté jusqu’à en voir tout flou. Après le finish, je ne parvenais même plus à enlever mes pieds des pédales. » Nous l’avions bien noté. La Flandre était à tes pieds, l’équipe était fière.
Qui aurait aussi été fier, c’est Jozef Timmerman. Ton oncle, qui est décédé en mars 2018. Jef avait en son temps été professionnel, équipier de Rik Van Looy. Jef était ton idole. Tu as pris la parole à ses funérailles et dit que Jef était le meilleur coureur que Knesselare ait jamais connu.
Dans quelques jours, tu seras enterré. Beaucoup trop tôt, nous le savons tous. Qui prendra la parole, on ne le sait pas encore. Ça n’a pas d’importance. Ce que cette personne dira, on le sait déjà : que Bjorg Lambrecht était
den beste coureur (le meilleur coureur, en patois flamand) que Knesselare ait jamais connu. Et aussi le plus distrait.
N’oublie pas pourtant tout là-haut de manger ton morceau de tarte au fromage"
