JOSTEIN WILMANN
[instagram]Ce matin, Jostein Wilmann est inquiet. Il a ouvert les rideaux de sa chambre d’hôtel et a compris. La bande annonce de la journée donne envie de zapper. La journée sera longue et dure. Il est déçu mais il passe à autre chose. Pourquoi se plaindre ? Après tout, c’est lui qui a choisi cette vie. Si un jour elle lui cause trop de fatigue, il arrêtera. Il s’habille, rejoint ses coéquipiers dans la grande salle pour le petit-déjeuner, qui se veut copieux. Comme le menu de la course du jour. Assis autour de la table ronde, ils se regardent tous, sans rien dire. L’anxiété s’est emparée d’eux et les enveloppe comme une canadienne trop lourde pèserait sur leurs frêles épaules de coureurs cyclistes. Jostein mastique lentement. Ses yeux font le va-et-vient entre les céréales sur la table, les traits encore tirés de ses camarades, et la grande baie vitrée derrière laquelle un mauvais film déroule sa pellicule poussiéreuse. A la radio, on évoque les Américains et un raid aérien manqué. Les otages de Téhéran devront encore attendre et espérer une éclaircie dans leur destinée.
Il faut y aller. De toute façon, c’est un Norvégien. Il a l’habitude. C’est ce qu’il se dit pour se donner du courage. Sur la ligne de départ, il salue les quelques coureurs qu’il connaît déjà. Ils sont peu nombreux ; il est professionnel depuis deux mois seulement. C’est une époque particulière, où un néo-pro peut déjà courir (et terminer) l’étoile de Bessèges, Paris-Nice et même Milan-San Remo. Un bon bloc, comme on dit. Mais il a déjà vingt-sept ans, son corps n’est pas celui d’un jeune prodige de vingt ans que l’on couve comme un trésor jalousé afin qu’il rapporte plus quelques années plus tard.
Ils s’élancent. Tous concentrés et circonspects. Hésitants. Ceux qui aiment lire se rappellent peut-être leur lecture de Balzac en voyant le peloton se réduire comme peau de chagrin. Jostein est toujours là, il a l’impression d’être un soldat au front, courant comme il peut sous le sifflement du vent et la fureur des balles. Il ne réfléchit pas trop pour l’instant. Ca marquerait le début de la fin. Ceux qui réfléchissent trop tombent autour de lui. Ils sont évacués à la va-vite au milieu de l’hécatombe. Il y a dix jours, Jean-Paul Sartre est mort. Preuve qu’il ne faut pas trop réfléchir. Seulement appuyer sur les pédales et se cacher. De toute façon on ne reconnaît personne. On ne se reconnaît même plus soi-même. Ce doit être ça, la guerre. Les montures sont récalcitrantes et les multiples protections accumulées ne suffisent pas. Elles gênent plus qu’autre chose.
Un mauvais film, un vrai. Un qui terrorise, qui hante. Dans une semaine, Alfred Hitchcock mourra. Peut-être après avoir vu cette course, qui sait ? Après avoir constaté ce qu’un film angoissant pouvait provoquer de ravages sur les corps et les âmes. Jostein pédale comme un robot. Et voilà que ça grimpe en plus ! Les autres, ceux qui restent, s’éloignent petit à petit. Il paraît que Pévenage et Peeters se sont échappés. Cela veut donc dire que certains veulent « faire la course » ! Le petit fantassin ballotté par les événements fait seulement son boulot. Il est là pour apprendre. Il gère comme il peut, il emmagasine l’expérience et la confiance. Il ne le sait pas encore, mais dans deux ans il gagnera la Semaine Catalane et le Tour de Romandie. Deux victoires qui situent un bonhomme, et au milieu desquelles il trouvera l’énergie de faire deuxième sur la Flèche Wallonne.
Pour l’heure, il mange son pain noir. Il ne se plaint pas. Quatre décennies plus tard, il recevra peut-être la visite de journalistes attentifs qui viendront solliciter sa réaction après la grève de coureurs sur un tour d’Italie automnal, au motif que l’étape était trop longue, qu’il pleuvait. Une étape plate comme la main courue sous treize degrés. Le vieux Wilmann pestera peut-être. Il les insultera, éventuellement. Ou bien il ne dira rien, se montrant ainsi aussi digne qu’indigné, aussi inoffensif qu’offensé par le manque de respect des jeunes envers les vétérans. Il tournera peut-être les talons en silence en retournant à l’intérieur de sa maison, suivi de son vieux chien de berger boitillant. Il gardera pour lui les récits qu’il faisait à son fils, les soirs d’hiver. Ce fils devenu professionnel à son tour avec en tête l’image d’un père défendant le plus beau métier du monde.
Pour l’heure, il courbe l’échine. Son directeur sportif l’encourage, lui dit que c’est dur pour tout le monde, qu’il n’est pas si mal que ça. Même des gars comme Duclos-Lassalle, lui dit-on, connaissent une journée horrible. Si le récent vainqueur de Paris-Nice a mal aux jambes (et ailleurs) et qu’il est lâché lui aussi, alors ça veut dire qu’il est dans le vrai ! Il n’a plus qu’un seul équipier encore en course, un dénommé Toso, et il aimerait le rejoindre. Il est un peu moins fort mais on ne sait jamais. Peut-être pourrait-il tenir les roues et rallier l’arrivée, épuisé mais heureux ? A quoi pense-t-il en voyant les roues des autres disparaître, cent mètres devant lui, au détour d’un virage ? Il se dit que ce n’est que du vélo, que ce n’est pas si dur. Cette année, Tabarly tentera de battre le record de la traversée de l’Atlantique. Ça, c’est dur ! Ça, c’est angoissant. De l’eau à perte de vue et rien pour s’abriter. Ça, c’est héroïque. Le vélo, comme disent ceux qui n’en font pas, on est quand même assis. Ils ont raison après tout : il faut relativiser.
Quand même … ses jambes brûlent. Sa poitrine aussi. Il ventile trop pour ces circonstances. Il paraît qu’à l’avant, Pévenage et Peeters ont été rejoints par un groupe de trois. Derrière, Kuiper enrage. Au moment où les trois hommes ont formé la contre-attaque, il a glissé et s’est retrouvé le cul par terre. Il doit être beau, tiens : la bave aux lèvres et le cul tout blanc, en chasse-patate comme un fou furieux … Du calme, Hennie. Il y a un mois, un certain Ceausescu a pris le pouvoir en Roumanie. Du calme, Hennie … La colère est mauvaise conseillère.
Jostein Wilmann n’est plus au rapport. Il est seul. Ses oreilles entendent courage, abnégation, mais son corps dit douleurs, tétanie. Abandon. Abandon ? Il ne va quand même pas abandonner une course lors de sa première année professionnelle ! Que vont dire les autres ? Et puis merde, il a fait trois au Tour de l’Avenir ! C’est peut-être un tout bon ! C’est ça, l’avenir ? Perdu, seul, dans une campagne paumée, avalé par les bois alourdis qui menacent de cracher leur cargaison sur son dos ? La voiture-balai pour seule compagne de route ? Si seulement elle pouvait s’approcher plus près, au moins pourrait-elle souffler la chaleur de son moteur sur ses mollets.
Il a l’énergie de l’espoir. L’espoir que ça se termine. Il reste quelques habitants dans cette contrée, qui frappent des mains chaleureusement, qui le poussent, parfois. Dans les côtes. Il faut bien ça. Il les bénit autant qu’il maudit l’organisateur. Si jamais il a assez de force et de caractère pour terminer, il ira lui dire le fond de sa pensée. Que personne ne lui mette une arme dans les mains à ce moment-là, sinon cela finira aussi mal que les attentats contre les synagogues en Italie et en Allemagne qui émaillent ce début de décennie. Allons, du calme, Jostein. Ne t’énerve pas comme Kuiper : tu n’as pas sa force. Il faut rester lucide.
A l’avant, Pévenage a abandonné. Peeters est lâché. Peut-être qu’il va connaître une défaillance et connaîtra l’effet boomerang qui renvoie un attaquant précoce derrière le peloton. C’est comme ça que ça marche, non ? Et alors Jostein Wilmann retombera sur lui et les ennemis fraterniseront pour arriver à destination. Non ? Il n’y a plus de peloton, lui dit-on. C’est chacun pour sa peau de chagrin. Peu sont les coureurs encore en groupe. Tout le monde baisse les yeux et regarde ses chaussettes. Cela fait longtemps que la solidarité a disparu, la torpeur a envahi les corps comme l’URSS a envahi l’Afghanistan, et même si l’on est en Europe, ici aussi se joue une guerre froide. Glaciale, même.
Ça tombe bien : Jostein est un guerrier. Un guerrier anonyme, comme l’écrasante majorité de ceux qui exercent le même métier que lui. Il sent l’arrivée approcher. Le blaireau est sorti du bois et s’est imposé en solitaire, lui terminera seul à terre. Mais il terminera. Il rentrera dans l’histoire, dans une sorte de panthéon éphémère, comme une célébration tacite. Il n’aura pas les honneurs dont bénéficiera Marguerite Yourcenar, première femme à intégrer l’Académie française cette année-là, mais on se rappellera de lui pour ce jour-là. C’est sûr.
Ca y est, il est dans la ville ! La nuit tombe, mais de toute façon il a fait nuit tout le jour. Une nuit blanche pour une danse macabre. A l’orgueil, Kuiper a fait deuxième, à plus de neuf minutes. Van Springel a pris douze minutes, Duclos-Lassalle aussi … Le soldat Wilmann rejoint le camp clairsemé en 21ème et dernière position, à vingt-sept minutes. Trois minutes après le vingtième, son coéquipier Toso. Jostein Wilmann a gagné le respect de ses pairs, de sa génération et des suivantes.
Il est l’heure pour lui de célébrer l’armistice.
C’était le 24 avril 1980.
C’était la bataille de Liège.
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