Beau récit Flo, ça donne envie de souffrir sur un vélo ;)
Pour ma part, j'ai décidé de \"péter un plomb\" et faire un récit d'une course tout à fait quelconque en mode \"littéraire\".
C'est long et bien sur personne n'est obligé de lire.
\"Il était une fois, une chaude journée printanière dans le Comminges. Depuis deux jours le temps était radieux, ce qui combiné aux pluies des jours précédents, incitait la Nature à entamer une nouvelle cure de jouvence.
J'étais allé au travail le matin, puis rentré assez tôt, m'étais occupé de mes enfants à la maison. Ces derniers étaient particulièrement énervés ce jour ; de plus ma femme, n'ayant, comme souvent, pas assez dormi, était d'une humeur morose. L'ambiance n'était pas des meilleures, malgré le chant des oiseaux et les premières fleurs.
Vers le midi, ma collègue de travail me posta un message confirmant qu'elle s'occupait des éventuelles urgences pour l'après-midi, m'ouvrant ainsi la possibilité de m'enfuir sur une course à vélo organisée l'après-midi à trente-cinq kilomètres de chez moi sous l'égide de l'Ufolep.
Après avoir rapidement fait manger tout le monde, je préparais mon sac selon un rituel maintenant bien réglé. Je fis la bise à tous les membres de mon foyer afin de satisfaire un de mes troubles obsessionnels compulsifs que j'ai fort nombreux, mais assez discrets, surtout avant une course, et dont je préfère, pour la plupart, taire la teneur.
Je laissais ainsi ma pauvre moitié s'occuper des deux apaches pour une durée d'un peu moins de cinq heures. Bien entendu, ils me promirent de faire la sieste; ce qu'ils, bien entendu, ne firent pas. Ce fut non sans un léger sentiment de culpabilité que je partis.
Sur les routes, de campagne, relativement désertes, j'allais un peu vite, comme souvent étant seul; et en silence, n’appréciant pas d'avoir des émotions artificielles créées par de la musique, étant sous tension, ni d'être perturbé par les informations que l'on ose nous servir à longueurs d'onde et de journée.
J’étais tendu. En effet, la course sur laquelle je me rendais, était un circuit bien connu, inchangé depuis des lustres. J'y avais participé trois et deux années auparavant. Je ne voulais plus y retourner car la course s'était mal passée pour moi. Le fait que le circuit comprenait une descente étroite se finissant par un virage et que moi-même j’avais tâté d'un peu trop du frein, avait eu pour effet de me perdre dans la Nature sans avoir pu défendre réellement mes chances. De plus, ce tourniquet ne faisant que trois kilomètres, j'avais eu un tour de retard les deux fois; ce qui avait été très blessant pour mon pauvre petit égo.
J’arrivais sur les lieux du circuit, au pied d’un petit village typique du sud-ouest français surplombant le confluent des rivières de la Louge et de la Nère ; là où les deux petites vallées se réunissent pour n’en faire qu’une, plus large.
Je me garais à l’écart, à l’ombre de trois pins parasols, afin de m’isoler et de me préparer tranquillement. Le fait de prendre mon dossard, de l’épingler au maillot et de me mettre en tenue avait pour effet d’augmenter ma concentration, mais aussi ma tension et mon stress. La visualisation de la course commençait à se faire.
Puis regardant un peu la course d’ouverture des troisièmes catégories je me sentis de moins en moins disposé à courir. Le trac, l’inquiétude avec des poussées d’anxiété m’envahissaient ; toutefois le fait d’échanger de brèves paroles anodines mais sur un ton amical avec mes quelques coéquipiers retrouvés sur place ainsi qu’avec des connaissances de clubs voisins au mien, que je commençais à avoir relativement nombreuses, me permettaient de prendre un très léger recul sur la situation. Je décidais que si je me retrouvais largué au bout deux ou trois tours, j’abandonnerais et pourrais ainsi rentré plus tôt chez moi. Cette perspective bien que peu glorieuse, cependant peu dramatique, me permettait d’envisager une issue rassurante à toute éventualité.
Au terme d’un échauffement assez minable, qui me permis de constater amèrement que la descente maudite était toujours aussi pentue et que de surcroit des gravillons éparts la constellaient, j’allais rejoindre la ligne de départ. Je fus alors stupéfait du succès de la course ; nous étions plus de quatre-vingt inscrits en première et deuxième catégorie. Devant un public relativement nombreux pour une course de cette fédération, on assistait à une certaine cohue entre les coureurs. L’agitation régnait, il y avait beaucoup de bruits, énormément de couleurs ; mes oreilles bourdonnaient, mon cerveau saturait de sensations. Les couleurs des maillots cyclistes, déjà criardes à la base, étaient encore amplifiées par la luminosité pure et éclatante de cette journée de début de printemps.
Malheureusement mon anxiété se majorait pendant l’interminable appel des coureurs ; toutes les pointures du coin étaient présentes ; oui, pour sûr, ça irait vite. J’avais l’envie claire maintenant de rendre mon dossard avant même de partir. Toutefois une autre force en moi, plus mystérieuse et plus difficilement analysable, m’incitait à aller de l’avant et à affronter mes peurs. Ce que je fis.
Je n’étais pas en première ligne contrairement à mes habitudes, et ne pourrais donc « faire le départ », comme on dit, afin d’anticiper ma descente maudite ; d’autant plus que sur cette course le premier tour fut neutralisé, signifiant que durant celui-ci, cela frotta encore plus que pendant la course elle-même, tous les coureurs voulant se placer. Ainsi au moment du départ réel j’étais en queue de peloton. Mince, le scénario était le même que lors de mes deux précédentes participations.
Et la descente arriva.
Un coup de patin plus tard, je laissais un trou de cinq mètres entre le coureur me précédant et moi-même. Mais, bizarrement, la sensation de vitesse et de perte de contrôle étaient bien moindre que par le passé. Le trou ne grandit pas. Etaient-ce les gravillons ou le nombre de coureurs présents qui fait que la prudence était de mise chez les autres? En effet je comblais sans trop de soucis ce premier trou. Au deuxième tour, le scénario fut le même ainsi qu’au troisième.
Ainsi au bout de trois tours, j’étais toujours au sein du peloton, je me pinçais. Avais je réellement fait des progrès ? Cette fameuse descente me paraissait indéniablement plus gérable qu’autrefois. Non pas qu’elle me semblait moins pentue, mais le virage à la fin me paraissait clairement moins prononcé. D’ailleurs ce n’était plus un virage mais juste une courbe pouvant être prise à grande vitesse. Je passais, oui, je virais même.
Au fil des tours je repérais ma trajectoire idéale, celle sur laquelle je me sentais le plus en sécurité, je touchais de moins en moins les freins.
Bon, que les rares lecteurs se rassurent, je laissais quand même un trou à chaque fois ; il me faillait cravacher dans la ligne droite suivante pour bien recoller au paquet ; mais je n’étais jamais le seul.
Les tours défilaient et étant toujours concentré sur mon affaire en queue de peloton, je n’avais aucune idée de ce qu’il se passait à l’avant. Au loin, je voyais quelques escarmouches.
Presque à la moitié de la course, le peloton roula moins vite et je pus enfin remonter à sa tête. Je compris vite qu’elle en était la raison ; une belle échappée de onze coureurs était sortie ; avec les tous meilleurs et dans laquelle chaque grosse équipe avait un représentant; l’échappée idéale en somme. Nous avions l’éternel et inaltérable Auguste à l’avant, jeune homme de cinquante-quatre ans toujours enthousiaste comme s’il prenait part à sa première course.
Je passais quelques tours ainsi aux avant-postes du peloton, je me faisais enfin plaisir, je maîtrisais le sujet, je répondais aux accélérations avec toujours une force me satisfaisant pleinement ; bref, j’étais bien.
L’écart avec les échappés grandissait à chaque tour. Assurément, personne ne semblait en douter, ils iraient au bout ; ce qu’ils firent. Auguste prit la neuvième place ; non, décidément il ne savait pas sprinter ; il ne lui manquait que cela.
Mais pour moi, égocentriquement, l’essentiel n’était pas là, j’avais enfin maîtrisé ce circuit. J’étais parmi les autres, j’étais comme eux, je virais, je descendais, je montais. Je n’ai eu à affronter aucune critique de la part de concurrent mécontent de mes trajectoires.
Lors des derniers tours, je ressentais la légère fraicheur de l’après-midi finissant se mélanger à la douceur résiduelle ; les ombres s’allongeait sous les coups d’une lumière qui virait à l’orangé. J’appréciais le souffle du vent sur mon visage, je me sentais dans mon élément, comme un poisson dans l’eau. Je n’avais plus aucune trace de peur, j’étais bien. Les endorphines ? Sûrement.
Je terminais lentement la course à regret en fin de peloton, n’ayant comme à l’accoutumé plus de gaz pour sprinter.
Belle fin de journée.
Ayant rendu mon dossard, je m’aspergeais d’eau sous les pins parasols qui n’avaient pas bougé. J’étais fier de moi et de mon vélo.
C’était pour moi une petite victoire ; bien sûr objectivement, d’un œil extérieur, ma course avait été extrêmement quelconque, inutile et dérisoire ; cependant j’étais empli de joie et de félicité. Je n’en fis pas part à qui que ce soit et je repartis sur les routes de campagne désertes en n’ayant dit au revoir à personne, seul, dans ma bulle, dans mon monde, comme tout à chacun.
Enfin rentré à la maison, je repartis aussitôt avec mon fils pour lui faire faire du vélo autour d’un lac. Le bougre fut courageux et ne posa quasiment pas le pied à terre.
J’étais fier de lui.\"
Fin
