Thibaut Pinot : « J’aurais peut-être regretté d’avoir gagné le Tour de France, parce que je ne voulais pas de cette vie-là »
Dans un entretien au « Monde », le héros malheureux revient sur la blessure qui a précipité son abandon, alors qu’il se sentait capable de s’imposer à Paris.
Propos recueillis par Clément Guillou Publié hier à 06h38, mis à jour hier à 19h36
Thibaut Pinot boite toujours dans les escaliers, mais « c’est futile aujourd’hui ». Il se ressource une semaine dans sa maison de vacances du Var, avant de remonter vers Mélisey (Haute-Saône) et son étang. Il se posera longtemps la question de savoir s’il aurait dû vivre ces vacances en vainqueur de la Grande Boucle. S’il aurait dû être à la place du Colombien Egan Bernal, dimanche sur les Champs-Elysées. Il le devançait de douze secondes au classement à l’orée des Alpes, jeudi 25 juillet, quand il a ressenti la première fois une douleur à la cuisse gauche. Le lendemain, il abandonnait dans la 19e étape du Tour de France.
Lundi 29 juillet, trois jours après les larmes, le cycliste de 29 ans a revisité pour Le Monde ce Tour qui l’a fait entrer dans le cœur des Français, à défaut d’entrer au palmarès. En parler une dernière fois, avant de tenter de reprendre le fil de sa carrière. Le lendemain, des examens complémentaires ont confirmé « une lésion du vaste médial de la cuisse gauche avec un hématome inter-aponévrotique, nécessitant un repos sportif de 20 jours », selon son équipe, Groupama-FDJ.
Avez-vous évacué toutes vos larmes jeudi, en abandonnant ? Ou vous arrive-t-il encore de pleurer ?
Evidemment, j’ai toujours cette émotion en moi. Samedi, ça a été compliqué. Dimanche, c’était interminable. Avec l’arrivée du Tour à seulement 21 h 30, la journée a eu du mal à passer. J’étais au restaurant, je savais qu’il y avait la course en même temps. Je n’ai pas regardé un kilomètre, ni les podiums, mais j’avais toujours cela en tête. Le restaurant a eu du mal à passer.
Je suis dans un meilleur état d’esprit ce lundi. Je ne fais pas grand-chose, des trucs de vacancier, d’un garçon de 25, 30 ans. J’essaye de profiter de la vie. J’essaye.
Dans le documentaire diffusé dimanche soir par France 2, qui vous a suivi de près pendant le Tour, on vous voit dire à Marc Madiot, le manageur de votre équipe, Groupama-FDJ : « J’arrête, je ne peux plus. » Est-ce une pensée qui vous habite encore aujourd’hui ?
J’aimerais dire non, mais une partie de moi doit bien reconnaître que oui. J’ai eu l’impression de revivre ma discussion avec Marc à la fin du Tour d’Italie, l’an dernier [Thibaut Pinot avait été victime d’une pneumopathie dans l’avant-dernière étape, alors qu’il était troisième du classement général]. C’est ce qui fait que c’est dur : ça recommence, un an plus tard. Avec une différence : au fond de moi, le podium du Giro, je l’ai fait. Là, sur le Tour, mon classement n’était pas figé. On ne saura jamais. C’est très frustrant. Dans ma tête, cela va de la meilleure à la quatrième place, mais je me voyais au moins sur le podium, bien sûr.
Alors je vais continuer, mais c’est dur. Tout ce que l’on a mis en place depuis deux ans, cette équipe énorme autour de moi, et ça finit comme ça à chaque fois. Je pense beaucoup à mes équipiers. Ils mettent leurs ambitions de côté pour moi et, au final, ils n’ont rien. On retiendra un abandon.
Est-ce que c’est ce que vous retenez de ce Tour ?
Moi, bien sûr, c’est ce que je retiens. Plus tard on me parlera de ça, pas de ma victoire d’étape au Tourmalet [Hautes-Pyrénées]. Heureusement qu’elle est là, qu’elle laisse une trace quand même. Mais cet abandon, je ne l’accepte pas. Cette blessure ne m’est jamais arrivée et ne m’arrivera plus jamais. C’est pire que de la poisse.
Une injustice ?
Bien sûr. J’en viens à me dire que l’injustice fait partie de moi. Je ne pense pas mériter tout cela. Tout ce que je peux, je le donne sur le vélo. Mais, comme dit Marc Madiot, peut-être qu’un jour, ça paiera.
Peut-être ?
Peut-être. On verra à la fin de ma carrière si Marc avait raison.
Vous disiez à « L’Equipe », avant le départ du Tour de France, avoir la conviction qu’il vous arriverait un jour « quelque chose de grand ». Avez-vous encore cette conviction aujourd’hui ?
J’y crois encore. Je veux revenir sur le Tour l’an prochain. J’ai passé un cap au niveau physique et mental depuis le Tour d’Espagne l’an dernier, je sais que je peux être un des meilleurs coureurs du monde. C’est ce que j’aurai à l’esprit l’an prochain.
Je me suis toujours battu, cela fait partie de mon histoire. On fera un bilan à la fin de ma carrière, on verra bien si tous ces revers ont servi à quelque chose. Si un jour je gagne ce qui me fait rêver, si un jour je gagne le Tour de France, je me dirai que c’est grâce à tout ça. Sinon, ce sera un échec : je n’aurai pas gagné ce que j’aurais dû.
Revenons à votre blessure. La douleur apparaît au début de la première étape des Alpes, dans la descente du col de Vars ?
Dans la montée de Vars, je sens une petite gêne, rien du tout. Mais en bas de la descente, au ravitaillement, une fois que le muscle est froid, je comprends. La douleur va en s’aggravant et dans le col de l’Izoard [Hautes-Alpes], j’ai déjà très mal. Dans le col du Lautaret, je pédale sur une jambe. On était sur le grand plateau, avec le vent de dos, en force, ça faisait très, très mal. Je n’attendais qu’une chose, c’était d’arriver dans le Galibier, que l’on passe le petit plateau pour monter plus en souplesse.
Comment peut-on suivre l’attaque de Geraint Thomas sur une jambe dans le col du Galibier ?
Parce que je ne voulais pas lâcher ce jour-là. Dans la tête, j’étais encore solide. Le muscle était aussi ultrachaud, ça faisait très mal mais ça passait. Sur une jambe, j’étais là. Mais la descente a été horrible, je ne pouvais pas relancer.
Sans cela, auriez-vous pu partir avec Bernal dans le Galibier ?
On ne saura jamais et je n’ai pas envie de me poser cette question. J’étais sur une jambe, c’est tout.
Au soir de l’étape de Valloire, quel est votre état d’esprit ?
Je sais déjà que c’est terminé. Je n’arrivais pas à descendre les escaliers ni les monter. Dès lors, cela semble compliqué de courir deux étapes de montagne. Le lendemain matin, j’avais un peu moins mal, je pouvais plier la jambe. Mais j’avais la boule au ventre. Au départ, j’avais peur. Peur d’abandonner. Ce que j’ai vécu, je me l’étais imaginé toute la nuit d’avant. J’avais peu dormi car je le sentais venir. Toute l’équipe savait qu’il y avait de grandes chances que ça se termine comme ça.
Au bout de 20 kilomètres, j’ai compris. Je ne sais pas si j’aurai une douleur aussi intense dans le reste de ma vie. C’était comme si j’avais un couteau planté dans la cuisse, chaque coup de pédale était une souffrance terrible.
A quoi pensez-vous durant ces minutes où vous êtes décroché du peloton, mais encore en course ?
Tout s’effondre. Ce sont tellement de sacrifices, tellement de choses qui brûlent en dix bornes. J’abandonne à côté de William [Bonnet], le père du groupe. C’est un symbole. Il me dit que je n’ai rien à prouver, qu’il est fier de moi.
J’aurais voulu finir dernier. J’aurais voulu finir le Tour. Quand je lâche, je demande de suite aux directeurs sportifs s’il y a un gruppetto derrière pour me mettre dedans. Mais il n’y en avait plus, il n’y avait que William. J’ai compris que ce serait impossible.
Il y a ensuite ce trajet dans la voiture, après votre abandon…
Ces moments-là, ce trajet jusqu’à 18 heures, font partie des heures les plus longues de ma carrière. C’est… horrible. Tu entends Radio Tour, tu vois la course, tu ne comprends pas ce que tu fais là. Tu es complètement perdu.
Vous entendez que Bernal attaque, que Julian Alaphilippe perd son maillot jaune ?
Je suis abasourdi, je ne me rends compte de rien.
Cette blessure, sait-on vraiment d’où elle vient ? Vous avez parlé d’un coup de guidon à votre cuisse en voulant éviter une chute, dans l’étape arrivant à Gap, la veille…
Non, on n’a aucune certitude et sans doute qu’on n’en aura jamais. J’aurai toujours ce doute. Je m’étais préparé mentalement à tomber malade sur le Tour, je savais que ça pouvait m’arriver, comme souvent. Mais ça, non.
Peut-elle avoir une source psychologique ?
Je ne pense pas. Quand je tombe malade en fin de grand tour, peut-être est-ce justement parce que je stresse de tomber malade. Mais là, j’étais sûr de moi. Lors de la journée de repos, lundi après les Pyrénées, je n’étais pas fatigué, je n’avais aucune douleur musculaire, j’étais frais physiquement et mentalement. Ça n’a vraiment rien de psychologique, non.
Pour moi c’est le destin, et je le prends comme ça. Dans ma tête, j’étais impatient d’être dans les Alpes, je n’avais aucune peur. Peut-être qu’Egan Bernal aurait été plus fort, mais j’avais de l’avance au classement général, et je ne vois pas pourquoi trois jours après Prat d’Albis [Ariège], ma condition aurait été moins bonne. J’étais prêt.
Vous dites ne pas apprécier la célébrité et, à trois jours de gagner peut-être le Tour de France, une blessure vous pousse à l’abandon… On peut s’interroger sur la part psychologique ?
Peut-être que si j’avais gagné le Tour, j’aurais regretté de l’avoir gagné, parce que je ne voulais pas de cette vie-là. Mais j’ai été pris par l’engouement du public, par tout ce qu’il y avait autour, et je voulais le faire.
Et vous pensiez le faire ?
Jusqu’au milieu du Tour, je visais le podium. Mais l’arrivée à Prat d’Albis, où je lâche les mecs un par un, m’a fait prendre conscience que j’étais costaud. Mentalement, j’avais pris le dessus sur tout le monde. Et physiquement, j’étais encore frais. Je n’avais pas tout dépensé. Ça allait. Même en ayant perdu une minute et quarante secondes dans une bordure, j’étais en train de jouer la gagne.
Avant de perdre du temps dans cette bordure, vous étiez sur un nuage. Vous êtes-vous dit qu’il ne vous arriverait rien pendant trois semaines ?
Moi, non. Je ne me suis pas dit ça. Je connaissais la réalité de la course, j’étais attentif, préparé à cette étape d’Albi que je ne sentais pas. J’étais au garde-à-vous. Peut-être que certains équipiers ou le staff l’étaient moins et ont été moins vigilants. Collectivement, ce jour-là, on était moins unis.
Je suis aussi coupable, en tant que leader. Je n’ai peut être pas été assez bon pour motiver les gars, peut-être aussi ai-je mis un coup de frein où il ne fallait pas. Mais je me dis que la bordure était un don du ciel. Car j’abandonne en étant cinquième, et pas deuxième à dix secondes de Julian. C’était peut-être un signe.
Après les Pyrénées, avez-vous formulé la conviction que vous alliez gagner le Tour ?
Non. Mais il n’y avait pas besoin de se le dire. C’était dans le regard de tout le monde. Personne n’osait le dire, et personne dans l’équipe ne l’a jamais dit formellement, mais plus les jours avançaient, plus ça se sentait, plus ça se voyait, dans les yeux de mes coéquipiers, du staff, du public. La possibilité de la victoire se sentait partout.
Je pensais que je pouvais gagner mais c’est comme si je ne me rendais pas compte que l’on parlait du Tour de France. J’étais prêt à gagner une course de vélo, tout simplement.
J’étais heureux d’être là. Je me suis complètement pris au jeu du Tour. On sentait avec Julian [Alaphilippe] que quelque chose se passait. Les frissons de ma victoire au Tourmalet, je ne les avais pas eus ailleurs. Les émotions que tu n’oublies jamais, ce n’est que sur le Tour.
Vous sentez-vous prêt désormais à le remporter ?
Oui. L’an prochain, je repartirai avec l’objectif de faire le mieux possible, le plus près du podium, comme cette année. Clamer haut et fort que je veux gagner le Tour ne servirait à rien. Et que je le dise ou non, on me citera comme favori du Tour.
Ce sera désormais votre objectif prioritaire chaque année ?
Chaque année, je ne sais pas. L’an prochain, oui. Ma carrière va passer vite. Avoir 30 ans l’an prochain me fait déjà mal. Je me voyais maillot blanc du meilleur jeune il n’y a pas longtemps, et là je bascule sur la trentaine. C’est dur.
Avant cela, il y a la fin de saison…
C’est compliqué. Il y a encore les courses en Italie, en octobre, mais dans la tête, ce n’est pas pareil : les deux plus belles, Milan-Turin et le Tour de Lombardie, je les ai gagnées. Si je ne suis pas à 100 %, ce sera plus pour aider David Gaudu. La question se pose : faut-il s’impliquer à bloc pour la fin de saison ou déjà penser à celle d’après, qui sera importante, avec le Tour de France, les Jeux olympiques de Tokyo et les championnats du monde en Suisse ? Dans ma tête, je suis déjà sur la saison prochaine.
Clément Guillou